delta studio

Chaque année, un(e) ou plusieurs artistes sont invités dans le cadre d’une résidence de création d’un mois et demi sur la période Juillet – Août

Le programme de résidence à débuté avec l’accueil de l’artiste Pierre Clément pour la période du 22 mars au 28 Avril 2017

Site web : http://pierreclement.eu/

 

 

“ Les œuvres de Pierre Clement agissent comme des traquenards, sortes d’énigmes paradoxales où le silence est volubile, où le rudimentaire émerge de l’habileté, où la transparence sert de couverture à l’opacité. Ou bien serait-ce l’inverse ? L’aphorisme « Quand tout est vrai ainsi que son contraire » 1 pourrait synthétiser l’œuvre frondeuse de cet artiste, dont l’énergie est canalisée par le biais d’un astucieux dosage entre contrôle et impulsion, exigence et désaffection. Si la forme plastique a une pertinence indéniable, l’œuvre de Pierre Clement s’impose avant tout parce qu’elle est la manifestation d’une certaine attitude.

Au défilement des images sur le site de l’artiste, l’impact est plutôt saisissant. La diversité des supports et des gestes auxquels il a recours tranche avec un besoin répandu d’être immédiatement identifiable. Cette apparente disparité n’est pourtant pas sans cohérence. Si les pièces de Pierre Clement fonctionnent de manière autonome, il n’est possible de saisir la portée de son travail qu’avec une approche transversale et l’adoption d’une vision globale.

Ce parti pris s’accompagne d’une autre forme de radicalité puisque les œuvres qui ne sont pas détruites après le temps de l’exposition ne sont pratiquement jamais remontrées. Il lui est arrivé de présenter les déclinaisons d’un principe ou d’une forme, mais même cette alternative est un procédé dont il souhaite pouvoir s’affranchir au bénéfice de propositions toujours inédites. Son site internet devient ainsi le seul espace dépositaire de son travail, faisant office d’archive, de vitrine et de purgatoire : son contenu étant régulièrement écrémé, il jette aux oubliettes les traces des œuvres dont il ne tolère déjà plus l’obsolescence. Le temps d’existence réelle, puis virtuelle des pièces de Pierre Clement est donc relativement bref, sa démarche étant marquée par une nécessité portée par l’urgence, par une satisfaction condensée au moment où la réalisation s’enclenche, déjà propulsé mentalement dans l’amorce d’une œuvre future. Le champ des possibles est vecteur de prolifération pour cet artiste qui aime produire sur le vif, tirant partie d’un contexte et de ses contraintes pour délivrer l’une des pièces virtuelles suspendue dans sa base de donnée. Sous forme de listing, ce fichier source dans lequel il puise est une compilation de mots interdépendants, associations d’idées jetées ici en vrac, génératrices d’images et de pièces potentielles en attente d’une conjoncture espace-temps-argent propice à leur incarnation.

L’œuvre en volume intervient comme le moyen d’un glissement entre deux espaces virtuels, mouvement qui permet le passage du langage verbal au langage visuel : du mot à l’image, il transite par l’espace. Son processus intègre la création d’une simulation numérique  précédant la réalisation matérielle, phase représentative de cet axe pivot entre la 2ème et  la 3ème dimension caractéristique de son travail. De l’idée à l’achèvement se forme ainsi une boucle de plusieurs étapes : le mot (la base de donnée initiale) génère l’image (la simulation) qui s’incarne dans l’espace (l’œuvre), capturé à nouveau sous forme d’image (le visuel), finalement substituée par le mot (la description verbale étant tout ce qu’il reste une fois les visuels évacués du site). Ce déroulement s’applique certes aux œuvres de nombre d’artistes, simplement ici l’ensemble compose un tout dont les étapes sont compressées et intégrées par anticipation dans une chronologie inversée. Les sculptures et installations sont conçues en fonction des contraintes du visuel avant celles de l’espace réel. Les assemblages sont pensés en terme de composition picturale, l’œuvre est trace avant d’être objet et intègre a priori la perspective de sa propre disparition.

La figure de l’outil, sollicitée dans plusieurs pièces, illustre la manière dont Pierre Clement investit les liens entre une réalité et son pendant virtuel. Les outils de mesure indispensables (mètre enrouleur, équerre, règle) dont il use quotidiennement dans son atelier sont convoqués de la même manière que leurs équivalents numériques (les « outils de sélection » de Photoshop sont les fondamentaux du logiciel, parmi eux la baguette magique dont il exploite plus spécifiquement les effets). Suivant un même principe, l’emploi des outils est à double niveau, suggérant tant leur fonction première que leur capacité à générer une image, une surface, un espace, abstraits ou imaginaires.

Faisant de son environnement matériel une source inépuisable, tirant partie de l’accessible et de l’immédiat, les champs domestique (éléments de décoration ou d’ameublement, objets pratiques et ustensiles), urbain (matériaux de construction et d’aménagement), naturel (minéral, végétal ou animal), informatique et technologique (l’image animée et ses supports de diffusion, écran, projecteur, accessoires et pièces détachées qui s’y rattachent) deviennent les moyens que l’artiste combine afin de suggérer l’histoire, la science, l’art ou la fiction. Les œuvres de Pierre Clement agissent comme des déclencheurs, ou encore des enclencheurs à aiguillages multiples de la pensée, préférant les glissements sous-jacents du doute et de l’incertitude à l’énonciation d’un message péremptoire.

La convergence de différents langages est un des points nodaux de son travail. Ses compositions reposent sur l’utilisation d’objets industriels ou manufacturés, efficients par le sens dont ils sont d’office chargés. L’œuvre repose sur un jeu entre les signes et la structure qui les articule, acceptions polymorphes et par extension polysémique. Le geste est simple, souvent issu de deux principes essentiels : répétition ou association.

Un même élément devient ainsi le principe constitutif d’une architecture, au sens premier d’une construction échafaudée dans l’espace. La répétition renvoie à un vocabulaire spécifique ; rythme, cadence, écho, fréquence, découpage, séquence, suite ou série s’appliquent ici à l’artefact, mais concernent aussi de nombreux autres langages. Un rapprochement est à faire avec la dimension du travail de Pierre Clement qui a trait à l’échantillon, dont le sens commun est entre autres « spécimen remarquable, typique de quelque chose », ou « petite marchandise servant de référence à une fabrication » ou encore « ensemble représentatif d’une population mère », et qui possède aussi des sens spécifiques dans les domaines du bâtiment, de la chimie, du cybernétique, de la géologie, de la métrologie (registres qui apparaissent dans son travail), et qui dans la musique en particulier est l’« extrait d’un enregistrement utilisé pour composer une nouvelle œuvre ». Par analogie, son procédé et celui de l’échantillonnage musical, plus communément désigné par le terme de « sampling », relèvent du même principe : et c’est à nouveau la figure de la boucle qui surgit.

Quand il ne s’agit pas de répétition, ce sont la juxtaposition ou la combinaison des éléments qui produisent des collisions visuelles maintenues à l’intérieur d’un cadre ; cadre qu’il faut entendre au sens propre comme au figuré. Les objets convoqués semblent intervenir de manière aléatoire, sans aucune hiérarchie, pouvant au premier regard apparaître comme un agglomérat hétéroclite et mystérieux.  La forme finale de ces œuvres est à l’image de leur genèse : chaque objet est un indice permettant de remonter le fil d’un cheminement mental ou imaginaire. La distance symbolique qui sépare les éléments et les catégories qu’ils incarnent est porteuse de sens. Le vide devient substance, l’espace intermédiaire révélé permet d’asseoir ce décloisonnement sur un principe poétique qui échappe dès lors qu’il est saisi. La frustration générée chez le spectateur est le pendant du phénomène désillusoire opérant, sorte de sabotage emprunt d’un certain cynisme qui dérobe à l’œuvre sa dimension sacralisée. L’idée d’une transmission noyée dans la masse, perdue par la trop grande profusion d’objets engendrés sitôt désinvestis, sous-tend un questionnement autour de l’héritage collectif, du recel de la mémoire, des codes émergents résistant à l’assimilation, ouvrant sur la recherche d’une nouvelle forme de primitivité, d’une mythologie emprunte d’animisme en marge de cette dissolution. Entre anticipation et archéologie, la création d’un espace dépourvu de temporalité semble correspondre à l’orientation des prochaines expérimentations de Pierre Clement, offrant un prolongement possible à la quête exponentielle de ce fugitif en exemption. “

Noémie Monier

1 Titre d’une sous-partie de l’ouvrage de Paul Watzlawick, La réalité de la réalité